© Peter Knapp



Il y a quelques semaines encore, juste avant une malencontreuse fracture du col du fémur, Denise René s’apprêtait à partir pour Bâle et être présente sur le stand de la galerie, comme elle l’était fidèlement chaque année en juin.


Elle venait d’avoir quatre vingt dix neuf ans et, par bien des aspects, elle nous donnait l’impression qu’elle serait toujours parmi nous, continuant à venir chaque jour à la galerie, prenant seule ses taxis ou l’avion pour se déplacer à l’étranger, comme il y a deux ans au Brésil où elle avait rencontré un autre centenaire célèbre, l’architecte Oscar Niemeyer.

 

C’est sans aucun doute cette détermination indomptable qui caractérisait cette femme, si frêle et si incroyablement forte, dont le destin est inséparable de l’histoire de l’art moderne qu’elle a profondément marquée, par l’intuition brillante dont elle a fait preuve, la chance des rencontres et des amitiés nouées, mais également grâce au travail acharné qu’elle a déployé sa vie durant, aux côtés de sa sœur Lucienne avec qui elle avait démarré l’aventure de la galerie à la fin de la seconde guerre mondiale.

 

La beauté est un combat, et seuls son œil et sa pugnacité auront permis d’imposer, avec l’abstraction géométrique et le cinétisme, une tendance majeure de l’art contemporain et de révéler plusieurs des grandes figures artistiques du 20e siècle, traçant dès 1951 dans l’exposition Klar Form, une ligne rigoureuse dont la galerie se fera dès lors le porte-parole.


C’est elle, on le sait, qui la première a exposé Mondrian à Paris en 1957 quand les musées français hésitaient à le faire, montré avant tout le monde Malévitch, Albers, ou les avant-gardes polonaises, assuré le succès d’Herbin, Arp ou Jacobsen, et imaginé en 1955 l’exposition Le Mouvement, d’importance historique, qui marquera la naissance du cinétisme, avec Tinguely, Vasarely, Agam, Soto, plus tard suivis par Cruz Diez, Le Parc et la génération des artistes latino-américains qu’elle attirera à Paris.

 

Deux termes pourraient à eux seuls résumer l’existence de Denise René et symboliser son travail :

 

l’engagement indéfectible à ses idéaux :

-        un engagement politique résolument à gauche, qui lui fera accueillir en 1943, au nez et à la barbe de la Kommandantur, une partie de l’état-major du CNR dans la galerie de la rue La Boétie, signer en 1960 le Manifeste des 121, et se mobiliser pour les droits des femmes et les causes émancipatrices,

-        un engagement artistique indéfectible pour une tendance de l’art exigeante et rigoureuse dont on oublie trop l’hostilité que Denise René dût surmonter pour qu’elle puisse la faire s’épanouir.

 

et la fidélité à ses choix initiaux (rester fidèle est d’ailleurs la traduction de son patronyme, Bleibtreu), en dépit des difficultés qu’elle eût à traverser au cours des soixante dix années d’une trajectoire admirable, au service d’une conception exigeante d’un métier qu’elle a largement réinventé et passionnément aimé.

-        Cette fidélité jamais démentie l’aura incitée à réinvestir ses bénéfices, d’une manière exemplaire, dans la promotion et le soutien de plus jeunes artistes à qui les contrats de la galerie ont, tant qu’elle a pu les maintenir, assuré la sécurité matérielle.

-        Elle l’aura aussi conduite, en pionnière, à développer l’édition de multiples, au service d’une politique de démocratisation de l’art contemporain.

 

Denise René a consacré, avec rigueur et élégance, sa vie entière à l’art et à la beauté. Elle reste un exemple lumineux, pour nous tous, qui entendons poursuivre l’aventure de la galerie.

 

Ses obsèques se dérouleront mardi 17 juillet à 15 heures, au cimetière du Montparnasse où ses amis et ses proches sont invités à lui rendre un dernier hommage.